Ces minijournalistes qui grossissent les faits divers
Par Le Renégat le samedi, 12 janvier 2008, 18:21 - Honest and Unmerciful - Lien permanent
Un bel article jeudi dans le Figaro : "Ces minicaïds qui sèment la terreur dès la maternelle". C'est un cas d'école comme on dit.
Une photo adéquate
Analysons l'article. D'abord la photo. Elle montre, selon la légende, "Une école maternelle incendiée, à Toulouse.". On peut imaginer que si elle est là pour illustrer la délinquance de ces "minicaïds", c'est qu'elle a été incendiée par des enfants de maternelle.
En cherchant un peu sur le site du journal La Dépêche, on trouve une photo d'une école brûlée très ressemblante (même poteau bleu à droite entre autre) illustrant un article du 15 Mai 2007 .
DDM
C'est donc l'école primaire Falcucci de Toulouse. Cet incendie fait suite à l'élection de Nicolas Sarkozy. L'article du 14 Mai de la Dépêche relate les faits (avec un commentaire en dessous venant contredire la version de la voiture-bélier).
Tout ça pour vous dire que l'incendie de cette école (primaire et non maternelle) n'a rien à voir avec des "minicaïds" de 3-10 ans.
Des exemples clés
Passons maintenant à l'article en lui même. 6 faits divers pour illustrer et finalement faire le "fond" de l'article.
On commence par Aziz, "l'exorciste". Oui, ça fait bien de donner son surnom, bien que pitoyable. Aziz donc,"Comportement hyperactif, insultes, coups… la dernière fois qu'il a frappé, c'était son enseignante.". Des hyperactifs violents, ce n'est pas très nouveau mais apparemment, c'est ça nos "minicaïds".
Passons à Bemba, 7 ans, "qui arrive à l'école en empestant l'essence, après avoir incendié avec ses frères des voitures du parking voisin". On ne sait pas d'où vient cette appréciation et ce jugement. Ce serait trop d'en savoir plus, on passe donc au suivant.
Ca devient encore plus palpitant avec " [...] ce gamin de 3 ans surnommé «Hannibal Lecter» (encore un beau surnom), [...] pour avoir mordu le nez d'une fillette jusqu'à le lui arracher.". Pas de prénom pour lui, mais c'est sûr qu'il doit être à consonance étrangère. Cette histoire m'en rappelle une similaire, il y a 20 ans dans une école de Villeneuve d'Ascq... Elle était restée dans les faits divers.
Pour "Kader, 6 ans, qui, sous l'influence de son beau-père, fume du cannabis chaque soir «pour mieux dormir»", c'est la connerie du beau-père qu'on impute au gamin de 6 ans.
Et ça continue avec "Hakim, 9 ans, [qui] a, quant à lui, donné des coups de couteau à sa propre mère... C'était il y a six ans". Dans le contexte de l'article, on comprend (malgré la tournure de phrase) qu'il a frappé sa mère à 9 ans et qu'il en a maintenant 15 et est incarcéré. Oui, on sait que ça existe... Et ça n'en fait pas une bande de minicaïds.
Enfin, pour conclure l'article, la journaliste utilise le témoignage d'une mère, finissant sur un terrible "Il y a quelques mois, alors enceinte, Maxime, 7 ans, lui a donné des coups dans le ventre. Elle aussi envisage de partir."
Juste le portrait de six enfants turbulants ? Ah non," Tous ces «enfants bandits», [...] viennent de Seine-Saint-Denis.". A bon ? Du 93 ? Je croyais qu'ils venaient de Toulouse après avoir vu la photo. Qu'ils viennent du 93, c'est, pour la journaliste, la preuve que ce sont des "minicaïds".
Des chiffres percutants
Pour appuyer ces cas, passons "côté chiffres" où "il est difficile d'être précis.". Bien sûr, puisque la journaliste en a peu sur le "phénomène" qu'elle observe (c'est pas de sa faute, les statistiques sont toutes sur les 13-18). Mais qu'importe, on en met quand même : "On sait simplement qu'en 2005, sur les 82.556 actes dont les juges des enfants ont été saisis, 3474 concernaient des moins de 13 ans.". Ce qui nous permet juste d'en déduire que 4% des dossiers des juges pour enfants concernent des moins de 13 ans. (D'ailleurs le Figaro ne nous dit pas si les actes ne concernent que des enfants accusés ou aussi des enfants victimes)
Et puis comme ça fait un peu léger, on reprend une statistique sur la délinquance des mineurs : "la part des mineurs dans la délinquance est passée de 10% dans les années 1970 à 25% aujourd'hui.". Mais cela ne permet pas de se prononcer sur la délinquance des moins de 13 ans. Tant pis, les chiffres sont là. Pour faire sérieux, c'est le principal.
Un témoignage sans a priori
Enfin pour faire un bon article, il ne reste plus qu'à ajouter les déclarations d'une présidente d'association pour la prévention de la délinquance des mineurs, Sonia Imloul... même si (et peut être surtout si) elle a déjà déclaré que l'un des problèmes les plus importants en banlieue était la polygamie.
Merci au Figaro pour nous avoir donné une si belle minienquête. Et bonne année à tous.

Commentaires
Merci pour cet article !
Bien vu !
à bientôt, j'espère
et souviens-toi :
"Pour nos enfants,
à l'école maternelle
dès trois ans
balles réelles" ;-)
Claire
excellent...et...horripilant comme toujours !
Ce n'est qu'un article de presse relatant succintement 6 faits divers assez spectaculaires. Attendons au moins le livre avant de juger la qualité des enquêtes de Sonia Imloul.
Etant la maman ayant témoigné dans le Figaro, je suis assez choquée par vos propos. Il est bien évident que vous ne vivez pas à Saint-denis, et encore plus évident que vous n'avez pas d'enfants cotoyant les milieux violents. Le but de cet article, et c'est pourquoi j'y ai participé, n'est pas de faire du sensationisme mais de dénoncer ce qui se passe ici. Faire la politique de l'autruche a aussi ses conséquences, ma fille de 10 ans se dirige tout droit vers la phobie scolaire. Elle ne veut aller à l'école car elle se fait frappée à cause de sa bouille de blanche, elle se fait insultée (sale blanche, dégage j'aime pas ta peau etc...) Avez-vous une idée de mon désarroi ? L'année dernière j'ai dû menacer de porter plainte pour obtenir des excuses ! eh bien oui tout le monde s'en fiche, c'est tellement plus facile de tenir votre discours ! Avez-vous penser aux victimes ? Je ne vais pas m'attarder plus que ça mais dîtes-vous bien qu'il faudra bien à en parler sérieusement un jour.
Bonjour Patricia,
Je ne dit pas qu'il n'y a pas de violence, de racisme et de pauvreté à Saint Denis. Je critique seulement l'article qui ne repose pas sur grand chose.
Mais les victimes ? Pour moi ces gamins sont avant tout des victimes. Eux ET votre fille sont victimes de NOTRE politique qui met les pauvres dans le même sac et qui les regarde s'entretuer. Mais on préfère envoyer les flics de temps en temps plutôt que de créer de vraies villes (avec école correcte, commerces, lieu de travail proches des logements...).
Votre désarroi quand votre fille se fait insulter de sale blanche, je le comprend, et il est aussi évident que celui d'une femme qui voit sa petite fille d'origine maghrébine qui subit le racisme. Mais cela ne s'explique pas par l'existence d'hyperactifs violents dans une école (ce qui a toujours existé) ni par le fait qu'on fasse fumer un enfant pour qu'il s'endorme. En clair, je ne vois pas le rapport entre cette insulte et l'article, à part qu'on parle de la Seine-St Denis.
Enfin, PAtricia, mon article ne dit pas que tout est rose à st Denis. Il condamne les méthodes journalistiques employées. Je suis sur que j'aurais pu trouver des cas similaires dans d'autres villes qui n'ont pas les mêmes problèmes que St Denis, et avec des enfants qui ne viennent pas de familles d'immigrés.
Je vous rassure ! le livre de Sonia Imloul que je viens de terminer ce matin (il sort jeudi) souligne bien que ces enfants sont avant tout des victimes, victimes d'une absence de politique familiale dans certains quartiers délaissés, victime de leurs parents qui ont baissé les bras, victimes de tant de choses encore. Et puis à côté il y a les autres victimes, celles dont on ne parle jamais. J'ai envie de dire : à chacun son combat, eh bien voilà ! c'est le mien, je veux juste être une voix apolitique pour dire qu'il y a un sérieux problème. Je ne suis pas une politicienne,ni une assistante sociale... et lorsqu'on me tient des discours qui visent à disculper toute cette violence, je rappelle juste que je suis une maman soucieuse de la serenité de ses gamins. Je ne suis personne pour trouver des solutions, mais vraiment : commencer à en parler servira peut-être à secouer les pouvoirs publics.
Il est bien évident que vous trouverez dans toute la France des cas similaires et que ce n'est pas inhérent à une catégorie de population, le racisme est condannable à tous les niveaux, mais en attendant nous le vivons douleureusement dans notre propre pays.
Merci de votre réponse plus posée que les autres, ouf ! on peut discuter raisonnablement en ayant des avis divergents.
Quand au Nord, étant née à Orchies, mon désir est d'y retourner le plus vite possible !
Cordialement,
Patricia
Bien sur que le débat est possible :)
Par contre, je ne pense pas comme vous qu' "à chacun son combat" : Le combat est global ET politique (pas de politique politicienne mais Politique quand même).
Parce que tout avis sur la gestion de notre vie commune est politique, il ne faut pas laisser cette gestion qu'aux hommes (et femmes) politiques.
D'ailleurs votre "Je ne suis personne pour trouver des solutions" m'a choqué. Vous êtes quelqu'un qui peut trouver des solutions. il "suffit" (et je sais que c'est pas évident) de trouver les endroits ou l'on peut agir.
Je réagit à votre phrase qui se conclue par "dans notre propre pays". Le racisme existe en France depuis très longtemps... et vous l'avez vécu comme beaucoup de familles l'ont vécu avant vous. Ce n'est pas en comparant les différents racismes qu'on y arrivera.
Pour conclure, avec un slogan qui me va bien :
"penser global, agir local" : Tous les problèmes sont liés (c'est ce qui fait que Tout est politique), mais pour les résoudre, nous pouvons agir localement (c'est ce qui fait que nous pouvons tous nous engager).
Bonjour,
je viens d'entendre une interview ce matin sur Europe 1: J-M Morandini qui interviewe Sonia Imloul pour son livre "Enfants bandits..." le titre m'a fait sursauter et j'ai donc suivi l'interview ainsi que les interventions des auditeurs.
ce qu'il en ressort est une stigmatisation des très "jeunes enfants de banlieue (encore eux!) et Morandini a bien contribué à cette stigmatisation: que des faits divers, des cas individuels et pathologiques, aucune discussion de fond sur ce qu'il faudrait faire (ah si: donner une bonne fessée, ça fait pas de mal"! la violence par la violence, donc,c'est parfait!!)
C'est du sensationnel, de la stigmatisation d'enfants (nous parlons d'enfants là!!!) qui me fait dire: mettez - les en cage, c'est la seule solution!! Mais attention qu'on n'attrape pas le vôtre dans la foulée, bonnes gens! Car, des enfants "mordeurs", les psy et les éducateurs les connaissent bien, et il en existe dans toutes les couches de la société et aussi dans les beaux quartiers - ce ne sont pas pour autant des futurs délinquants!
Qu'on veuille inciter les politiques à revoir leur politique familiale, d'accord, mais la manière de parler du problème (dans le livre et les interviews) me fait craindre que la réaction de notre gouvernement sera encore une fois la répression ....des petits bouts de 3 ans pour changer!